Ce site est optimisé pour Safari 6+, Firefox 6+, Chrome 16+ et Internet Explorer 10+. Avec votre navigateur sa qualité risque d'être altérée.
Masque interculturalité
interculturalite.fr
des formations pour améliorer les relations interculturelles
Interculturalité - Le droit à l'erreur
MenuContactRetour à l'accueil
La chose la plus difficile à voir est la paire de lunettes qu’on porte devant les yeux. (Martin Heidegger)

Le droit à l'erreur

Menu

Introduction
Le droit à l’erreurLa précaritéLa sécuritéLe règne de la précaritéLe règne de la sécurité
Précisions importantes

Accès aux autres chapitres

Introduction

En 1994 a été publié chez SEPIA la première édition de « Différences culturelles, mode d’emploi » de Clair Michalon. La thèse proposée par cet agronome devenu interculturaliste m’a paru extrêmement pertinente à la fois par la justesse de sa correspondance avec les réalités culturelles et par la simplicité de son approche basée sur une clef d’entrée unique : le concept du droit à l’erreur. Je ne prétend pas que cette thèse soit sans faille, mais je la considère suffisamment sûre pour en reprendre ici l’essentiel et m’appuyer dessus pour expliquer un certains nombre de différences culturelles. Je tiens aussi à préciser qu’il ne s’agit absolument pas de plagier le travail de Mr Michalon, même s’il m’arrive de reprendre des phrases ou des expressions de son livre, mais d’enraciner ma réflexion sur la sienne, et bien sur aussi sur celle d’autres auteurs. Je vous invite largement à lire ce fameux livre pour mieux comprendre son approche.


Publié le 01/09/2016

Le droit à l’erreur

Clair Michalon définit le droit à l’erreur comme étant « le produit de l’ensemble des instruments sociaux, économiques, politiques, techniques et réglementaires qui visent à rendre supportables, pour les individus et pour la collectivité, les initiatives de chacun et leurs conséquences lorsqu’elles sont malheureuses ».

Le droit à l’erreur est un concept qui oscille entre 2 extrêmes :

  • La sécurité telle qu’on la rencontre dans les sociétés industrialisées.
  • La précarité à laquelle sont exposées les autres populations.

Il s’agit d’une clef d’entrée qui n’a pas la prétention de répondre à tout, mais qui propose une compréhension générale des différences entre les cultures du Nord et celles du Sud (avec toutes les variations que la réalité impose de prendre en compte, la coupure entre Nord et Sud n’est évidemment pas aussi nette que dans le stéréotype d’une carte du monde géopolitique).

Cette approche présente l’avantage d’être simple à aborder car elle s’appuie justement sur une clef d’entrée unique. Attention à ne pas caricaturer : le monde n’est évidemment pas binaire et chaque individu n’est pas enfermé dans une seule culture.

Il est essentiel, pour que cette clef d’analyse et de compréhension des différences culturelles soit bien comprise et utilisable, de comprendre ce que l’on entend ici par « précarité » et « sécurité ». En particulier, je tiens à préciser que le terme « précarité » n’a ici rien de péjoratif.

  • Il est frappant de constater que la où la sécurité règne, les populations y sont extrêmement attachées, aussi bien du point de vue individuel que collectif. A l’inverse, là où la précarité règne, les populations accordent peu d’importance à la sécurité : peu de préoccupation individuelle au sujet de la sécurité (il n’y a qu’à voir dans quel été roulent de nombreuses voitures…), peu de mécanismes d’Etat pour la protection sociale, peu d’exigence en général sur le plan sanitaire, peu de cohérence dans la mise en oeuvre de mesures sécuritaires…

C'est à Libreville au Gabon qu'est installé le siège d'une importante organisation sous-régionale. Les questions relatives à la sécurité des Etats d'Afrique Centrale fait parti de ses missions et pourtant, elle souffre elle-même de nombreuses failles de sécurité : peu de protection contre les risques d’incendie ou d’inondation, peu de protection du personnel et très peu de protection des données (alors que c’est ici qu’est élaborée une partie de la stratégie de lutte contre des groupes jihadistes). Est-ce à dire que les responsables ne sont pas compétents sur ces questions ? Au contraire, cette organisation compte plusieurs experts en sécurité qui ont été recrutés avec la participation de la Banque Mondiale ou des Nations Unies. Si la sécurité n’est pas assurée, c’est parce qu’au sein de cette institution, cet aspect n’est pas porté comme une priorité dans l’esprit de ses collaborateurs. Ce qui ne constitue pas une priorité dans une culture est difficilement appréhendé comme une priorité par ses membres.

En 2016, une experte camerounaise revenue de France depuis moins d’un an rédigea un rapport sur les failles de sécurité du siège de cette institution, qu’elle présenta à ses responsables. Leur réaction se résuma à cette phrase amusante : « vous n’êtes pas encore tropicalisée ». Cette expression se dit ordinairement en Afrique des expatriés occidentaux qui ne sont pas encore adaptés à la façon de vivre locale.

  • Pour que tant d’efforts soient déployés de tant de manières différentes pour promouvoir la sécurité au sein de certaines populations, il faut qu’elle soit portée par un désir profondément ancré en elles. C’est là qu’apparait le caractère culturel de la sécurité chez les populations qui vivent sous son règne. La sécurité n’est pas une situation comme une autre. Elle influence profondément le comportement des gens qu’elle protège en leur offrant des possibilités qui leur seraient inaccessible sans sécurité.
  • Inversement, l’absence de sécurité, que l’on qualifie donc de précarité, va exercer une influence différente mais tout aussi profonde et puissante sur le comportement des gens qui vivent sous son règne.

Sous-paragraphes :Mis à jour le 24/01/2017

La précarité

Situation dans laquelle la survie au quotidien (ou éventuellement à un peu plus long terme) n’est pas garantie.

La survie n’est généralement pas garantie pour une population lorsqu’elle est significativement exposée à un ou plusieurs risques mortels comme la famine, la sécheresse, les épidémies, les guerres…

  • Rien à voir avec une précarité « localisée » comme la précarité de l’emploi ou la précarité d’un bâtiment vétuste.
  • Il ne s’agit pas non plus de pauvreté, bien que les conditions puissent être proches et souvent intimement liées :
    • La pauvreté est une état objectif qui se mesure par des besoins primaires insatisfaits. On peut vivre riche dans une culture dominée par la précarité.
    • La précarité est le sentiment diffus que jamais rien n’est garantit, qu’il faut renouveler chaque jour les mêmes efforts pour tenir jusqu’au lendemain, et surtout que la moindre erreur pourrait être fatale : on n’a jamais le droit à l’erreur.
  • Il peut s’agir d’une situation qu’une population vit actuellement, comme dans de nombreuses communautés rurales d’Afrique, d’Amérique du Sud, d’Asie ou d’Europe de l’Est ou, par exemple, les risques de famine et/ou de guerre sont élevés.

Si vous êtes tenté de croire qu’à notre époque les risques de famines ne sont plus vraiment significatifs, détrompez-vous. En 2015-2016, la sécheresse en Ethiopie fut telle que la famine fut encore pire que celle de 1984. 10 millions de personnes ont eu besoin d'une aide alimentaire d'urgence dès début 2016.

  • Il peut s’agir d’une situation dont une population est sortie récemment grâce à un développement réussi, mais avec laquelle elle n’a pas encore pris de distance, qui est encore trop récente dans le temps culturel. Du coup, la culture n’a pas encore eu le temps de changer sous l’effet d’un contexte, d’un environnement qui n’est plus soumis à la précarité. Il persiste donc au cœur des gens un sentiment diffus de précarité qu’une vie suffit rarement à effacer complètement.
  • Il n’est pas exclu que certaines personnes au sein d’un groupe en situation de précarité se trouvent elles-mêmes hors de ce genre de situation. Mais cela n’empêche pas que l’ambiance culturelle dans laquelle elles vivent soit celle de la précarité.
  • Le sentiment de précarité est souvent maintenu par la précarité concrète de certaines réalités significatives du quotidien. Un exemple particulièrement récurrent est celui de la disponibilité de l'eau et de l'électricité. De nombreuses villes africaines vivent au gré des coupures d'eau et d'électricité qui peuvent aussi bien durer moins d'une heure que plus d'une semaine, et qui peuvent aussi bien se produire tous les jours en certaines périodes et pas du tout en d'autres. En milieu rural, c'est souvent pire car de nombreuses zones ne sont tout simplement pas reliées aux réseaux électriques et d'eau courante.
    • Le problème des coupures ne se limite pas à l'eau et à l'électricité. Les approvisionnements en carburant, en gaz, en eau minérale, en denrées alimentaires, en médicaments ou en vaccins peuvent aussi être interrompus, de même que les réseaux de téléphonie mobile ou les connexions internet. Ces situations, souvent inopinées, participent elles-aussi à la persistence de ce sentiment de précarité.
  • Le sentiment de précarité est aussi cultuvié par l'informalité et la précarité particulière du marché du travail en Afrique. Un rapport de l'Organisation Internationale du Travail publié le 22 janvier 2018 précise que le taux de travail informel et précaire est de 72% sur l'ensemble du continent et atteint 90,6% au Bénin.
  • Le monde entier a vécu pendant des millénaires sous le règne de la précarité. Ce n’est que depuis quelques siècles que certaines cultures ont commencé à changer cet aspect de leur environnement. On estime que l’Occident a commencé à s’orienter progressivement vers une sortie de la précarité à partir de la révolution agricole, qui est considérée comme telle justement par le fait qu’elle a permit de garantir de plus en plus une production de nourriture suffisante pour réduire peu à peu le risque de famine. Cette orientation s’est confirmée avec la révolution industrielle (que la révolution agricole a permise) qui a amené la possibilité d’un fort enrichissement des individus et la mise au point de solutions face aux autres menaces qui génèrent de la précarité (médicaments, moyens de transports, protections contre la rudesse du climat…).
  • On peut, du coup, se demander pourquoi l’Occident a globalement bénéficié culturellement de la révolution agricole et pas d’autres populations comme en Afrique en particulier ? La réponse est sans doute complexe et composée de nombreux paramètres, mais l’un d’entre eux me parait particulièrement éclairant : la colonisation. Les européens ont vu la révolution agricole se dérouler chez eux, au sein de leurs territoires et de leurs populations, ils en ont été les acteurs. J’en conclu volontiers que cela s’est produit parce que les peuples concernés était culturellement disposés à ce que cela se produise chez eux, parmi eux, ils étaient prêts à accueillir une telle transformation de leurs mentalités. Les populations d’Afrique, au contraire, n’ont pas vu la révolution agricole se dérouler chez eux. Ce qu’ils en ont connu leur est parvenu par les colons européens qui le leur ont imposé souvent de façon brutale. Lorsque un évènement, aussi positif soit-il, est imposé à un peuple contre sa volonté et au mépris de sa culture, il y a des fortes chances qu’il s’y oppose purement et simplement. C’est vraisemblablement pour cette raison, entre autres, que la révolution agricole n’a pas eu en Afrique l’influence positive qu’elle a eu en Europe et plus généralement en Occident.
  • Les 2 guerres mondiales du XXème siècle, ont contribué à faire persister en Occident ce sentiment de précarité, car il s’agit de situations où cette dernière a été accentuée de façon temporaire. On trouvait encore à ces périodes des traces fortes de cultures imprégnées de précarité, en particulier en milieu rural. A l’inverse, l’absence de conflit sur les territoires occidentaux depuis 1945 a contribuer à dégager l’Occident de ce sentiment de précarité.

Mis à jour le 25/08/2018

La sécurité

Situation dans laquelle la survie est largement garantie, au point de ne plus être une préoccupation pour la population qui en bénéficie.

  • Il s’agit clairement de la situation actuelle des pays occidentaux dans lesquels tout est protégé, sécurisé, assuré, garanti : le risque de famine est inexistant (on cherche plutôt à limiter le gaspillage de nourriture), le risque d’épidémie est très faible, de même que le risque de guerre ou de coup d’Etat. De nombreux corps et établissements assurent la sécurité face à toutes les formes de risque (armée, police et gendarmerie, services de renseignement, pompiers, Samu, Smur, hôpitaux et cliniques, laboratoires, sociétés de sécurité privée, sécurité sociale, mutuelles et compagnies d’assurance, contrôleurs de toutes sortes…). Tout est conçu et entretenu pour limiter les risques au maximum, avec de nombreuses normes de sécurité imposées de façon contraignante par la loi.
  • On peut aussi citer l’exemple juridique de l’obligation légale de porter secours, ou l’exemple technique des éclairages publiques, lui-même renforcé par une obligation règlementaire de déployer ce genre de mesure.
  • Un petit détail de langage est très révélateur de la façon dont les populations qui vivent sous le règne de la sécurité s’y attachent. Il s’agit de l’expression suivante : « le risque 0 n’existe pas ». Evidemment ! A quoi bon en parler, cette réalité est quasiment aussi évidente que l’eau qui mouille ou le feu qui brûle. Sauf que si les gens en parlent et qu’on éprouve si souvent le besoin de le rappeler, c’est qu’il y a une raison. Et cette raison, elle est culturelle : ces populations sont tellement attachées à la sécurité qu’elles cultivent secrètement et inconsciemment l’espoir de l’atteindre à 100%. Un peu comme un enfant à qui on a expliqué que le Père Noël n’existe pas, mais qui garde encore au fond de lui l’envie d’y croire. D’où le besoin, donc, de rappeler régulièrement que non, le risque 0 n’existe pas.
  • Cette situation de sécurité, même si elle n’est jamais réelle à 100% crée un sentiment de sécurité porteur dans les esprits de l’idée que quoi qu’on fasse, il se trouvera toujours une sorte de filet de sécurité pour éviter qu’en cas d’échec, la chute soit fatale. Autrement dit, les populations qui vivent sous le règne de la sécurité disposent du droit à l’erreur.
  • Il n’est pas nécessaire d’être riche pour connaître cette situation de sécurité, bien que la richesse matérielle y participe fortement. La pauvreté peut y porter atteinte, mais pas systématiquement.
    • Richesse = état objectif qui se mesure par une quantité de biens matériels possédés.
    • Sécurité = situation dans laquelle la survie est suffisamment garantie pour n’être jamais une préoccupation.

Pour les populations qui en bénéficient, la sécurité est bien plus qu’une situation. Elle devient un élément culturel fort qui influence profondément les mentalités et auquel les gens sont très attachés. Rien d’étonnant, donc, à ce que la sécurité se développe tant lorsqu’elle commence à s’installer.


Publié le 01/09/2016

Le règne de la précarité

La situation de précarité est concrète et ses contraintes sont immédiates : chaque erreur peut se révéler fatale et entraîner la destruction physique des individus et du groupe tout entier. Elle suscite donc des efforts toujours renouvelés pour tenter de maîtriser un environnement défavorable.

Situation et sentiment de précarité : cette situation génère un sentiment de précarité ancré en profondeur dans l’inconscient des groupes et des individus et qui persiste même lorsque la situation de précarité disparaît. C’est ce sentiment qui fait qu’un peuple, vivant entièrement, partiellement ou même plus du tout sous le régime de la précarité, va conserver une culture, des mœurs, des façons de penser, d’agir et de réagir qui correspondent aux exigences d’une situation de précarité.

De façon concrète, la précarité se manifeste surtout par une prise de distance avec la sécurité. Puisque cette dernière est difficile à atteindre, à mettre en place et encore plus à garantir, les gens ne s’y attachent pas. Plutôt que de chercher à tout sécuriser, ils s’attachent à ce qu’ils peuvent maitriser et qui, parce conséquent, peut tenir quoi qu’il arrive : les relations, les traditions, les croyances…

A Libreville, un bel immeuble en verre abrite en particulier une des principales compagnies d'assurance de la place. Extérieurement, on se trouve face à une construction moderne qui rappelle les immeubles de bureau de Paris, de Londres ou de Genève. Pourtant un détail marque une nette différence : la faiblesse de ses moyens de sécurité. Par exemple, en cas d'incendie un escalier de secours est prévu. Mais il est tellement étroit avec ses petites marches en colimaçon que l'emprunter est relativement dangereux, et il est difficile de s'y mouvoir rapidement et à plus d'une personne à la fois. Ce n'est vraiment pas l'installation idéale pour une évacuation d'urgence...

Objectif : la survie au quotidien.

Implications : 3 réalités de base simple avec leurs conséquences directes :

  1. Celui qui se trompe disparaît. Cette « équation » est présente dans l’esprit des hommes à travers leur culture, même si elle n’est pas (ou de moins en moins) systématiquement vérifiée dans des situations concrètes. Et donc :
    • Celui qui survit ne s’est pas trompé.
    • Celui qui survit longtemps ne s’est jamais trompé.
  2. Celui qui s’isole ne survit pas, l’isolement est la première des erreurs à ne jamais commettre. Le groupe est absolument prioritaire sur l’individu.
  3. La survie n'est pas quantifiable : dans la précarité, l’objectif de survie impose un engagement qui ne supporte pas les demi-mesures, elle ne peut être partiellement atteinte.
  • Un groupe confronté à cette réalité est donc conduit à valoriser les réalités non quantifiables, en particulier celles qui favorisent les relations : famille, solidarité interpersonnelle, croyances religieuses, traditions…
  • Par contrecoup, les paramètres quantifiables vont être dévalorisés ou considérés différemment qu’en terme de quantité. Ils seront en particulier revalorisés dans la mesure où ils se retrouvent au service des paramètres non quantifiables. Par exemple, pour beaucoup d’africains, un objet high-tech brille difficilement de par ses qualités technologiques. Par contre, il aura beaucoup plus d’importance pour les mêmes personnes s’il participe à cultiver une relation, comme dans le cas d’un cadeau.

Conséquences :

  • Prédominance des traditions : lorsque la question se pose de remplacer des traditions par de la modernité, les premières sont largement privilégiées. En effet, les traditions sont des pratiques qui ont fait leurs preuves. Sous le règne de la précarité, elles ont pour cette raison quelque chose d’inconsciemment rassurant.
  • Au contraire, sous le règne de la précarité, l’initiative est considérée avant tout comme une exposition à un danger, car la sécurité qui fait défaut ne permet pas de se prémunir contre les conséquences néfastes d'une tentative qui se révèlerait malheureuse. L'initiative est donc redoutée, voir rejetée par défaut.

Il y a un petit détail de la vie du quotidien en Afrique qui m'a longtemps laissé perplexe : le balai. Les logements sont souvent poussièreux, en particulier à cause des routes non goudronnées qu'on rencontre même dans les grandes villes. Balayer sa maison est donc une activité nécessairement quotidienne pour beaucoup de gens. Et beaucoup le font encore avec des balais sans manche, simplement constitués d'une gerbe de paille attachée par une petite liane ou un bout de ficelle. Balayer ainsi est très pénible car il faut se courber en permanence, d'où la question que j'ai souvent posée : pourquoi n'utilisez-vous pas plus souvent un balai à manche ? La réponse la plus fréquente est celle-ci : le balai à manche, c'est pour les fainéants ! Etonnant n'est-ce pas ? Pourquoi l'usage d'un instrument plus pratique et plus confortable est-il ainsi déavoué ? Peut-être tout simplement parce que ce fameux balai en paille s'inscrit dans de nombreux siècles d'histoire africaine qui lui confèrent un caractère traditionnel face à l'innovation du balai à manche. D'ailleurs, ce balai traditionnel africain joue un rôle symbolique dans certaines ethnies, par exemple pendant les mariages. Alors dans un environnement culturel imprégné de précarité, on ne rejette pas complètement le balai à manche, car son usage ne relève pas d'un enjeu très important, mais quelque part au fond des cœurs, on lui préfère son ancêtre en paille, parce qu'il raisonne mieux dans la culture locale.

  • Un grand âge est synonyme de survie, et donc de sagesse : plus on est vieux, plus on est sage.
  • Les relations sont considérées comme la priorité absolue : celui qui s’entend bien avec ses voisins et ses proches sait qu’il peut compter sur eux en cas de coup dur. Dans le cas contraire, la prochaine épreuve pourrait être la dernière.
  • Cette particularité fait du rapport aux relations une des plus importantes variables culturelles des populations vivant sous le règne de la précarité. On parle de « allégeance relationnelle ».
    • Tisser et préserver de bonnes relations est un impératif qui s’exerce sur chacun sous la forme d’une pression sociale à laquelle personne n’échappe.
  • Le fait d’être riche ou pauvre est déterminant en ce qui concerne le statut social d’une personne. En effet, en situation de précarité, celui qui est riche est automatiquement identifié comme capable de venir en aide à celui qui se trouve dans le besoin.

Le fait de vivre sous le règne de la précarité ne signifie pas que les populations concernées n'accordent aucune importance à la sécurité. Cela signifie qu’elles y sont peu attachées, que leur culture est bâtie sur une stratégie qui privilégie d’autres moyens de faire en sorte que chacun puisse vivre dans un milieu qui peut se révéler souvent hostile et où la sécurité est difficile à mettre en oeuvre. Alors, c’est vrai, que les exemples sont nombreux de situations où les conditions de sécurités auxquelles on devrait s’attendre ne sont pas au rendez-vous, ou de comportements qui sont clairement contraires aux exigences de sécurité. Mais il est essentiel de bien comprendre qu’il ne s’agit pas de négligence, mais d’une perception culturelle de la sécurité qui la place à un niveau peu élevé sur l’échelle des priorités de cette culture.


Mis à jour le 25/08/2018

Le règne de la sécurité

Une société vit la situation de sécurité lorsque ses membres n’ont pas à se préoccuper de leur survie.

La sécurité est établie par un système global qui assure à chaque personne un accès aux ressources essentielles quelle que soit sa situation : eau, nourriture, énergie, soins médicaux, protection contre toutes sortes de menaces, accès à un emploi et donc à un revenu, accès à un revenu minimum en cas de perte d’emploi ou d’impossibilité d’en obtenir un, protection contre les accidents de la vie, y compris lorsqu’ils sont dus à la responsabilité de la personne accidentée elle-même, etc…

Sous le règne de la sécurité, tout peut être assuré : la santé, le logement et tout ce qu’il contient, la voiture, l’activité professionnelle, les revenus, les loisirs, l’usage des transports en commun et les bagages, la vie… Cette tendance à vouloir tout sécuriser dépasse largement le besoin naturel de sécurité. Il s’agit d’une tendance clairement culturelle cultivée par le fait que la sécurité est possible et par la perception des avantages déterminants qu’elle procure. Comme toutes les variables culturelles, la sécurité se cultive elle-même.

Objectif : amélioration du niveau de vie.

  • Quand le minimum vital (et souvent bien plus) est garanti, on peut s’attacher à aller plus loin, et surtout prendre le risque d’aller plus loin. Or, pour aller plus loin, il faut prendre des initiatives, chercher la nouveauté. Ainsi l’initiative, reconnue comme le moyen d’atteindre cet objectif d’amélioration du niveau de vie, est très valorisée.

Implications :

  • Pour que le niveau de vie augmente aussi bien au niveau individuel que collectif, il faut que chaque individu occupe une fonction et l’assume pleinement. Pour exister, il faut faire.
  • Cette particularité fait du rapport aux activités une des plus importantes variables culturelles des populations vivant sous le règne de la sécurité. On parle de « allégeance fonctionnelle ».
    • Avoir un rôle, un poste, une fonction est un impératif qui s’exerce sur chacun sous la forme d’une pression sociale à laquelle personne n’échappe. Celui qui ne fait rien n’existe pas, ce qui donne au chômage un caractère particulièrement pénible en plus d’être un problème économique à la fois pour les personnes concernées et pour la société.
  • L’initiative devient une vertu.
    • L’initiative, la nouveauté, bénéficie par défaut d’une bonne perception même si elle manque parfois de pertinence.
  • Le pouvoir d’achat, qui permet de mesurer l’amélioration du niveau de vie, devient un paramètre fondamental et constitue un enjeu majeur.

Conséquences :

  • L’absence d’initiative, le statu quo est souvent mal perçu, déprécié. Le fait qu’une personne prenne des initiatives la met en valeur par rapport à une autre qui n’ose pas.
    • Confusion fréquente entre « faire mieux » et « faire plus ». Souvent, le « faire plus » conduit même à une perte concrète de qualité, ou a un gaspillage. Le cas de la distribution alimentaire est un exemple classique de cette confusion : les quantités de nourritures disponibles dans les supermarchés sont tellement supérieures à la demande qu’une partie est régulièrement gaspillée, alors que la qualité de nombreux produits laisse souvent à désirer. Les moyens de communication et les réseaux sont un autre exemple classique : on n’a jamais eu autant de moyens de communiquer et pourtant la solitude affecte de plus en plus de personnes. Selon une étude de la Fondation de France, le nombre de personnes isolées en France aurait augmenté d’un million entre 2010 et 2014 et frapperait environ 1 personne sur 8.
  • Si les peuples qui vivent sous le règne de la sécurité n’ont pas à se préoccuper de leur survie, ils se préoccupent par contre énormément de leur sécurité. Cette variable culturelle fait partie de celles qui occupent le sommet de leur échelle de valeur. Son influence sur leurs comportements apparait en particulier très nettement lorsqu’elle est remise en cause.
    En août 2017, les autorités sanitaires de plusieurs pays européens découvrent que des œufs vendus à l’industrie alimentaire ou directement aux consommateurs sont contaminés au fipronil. La presse s’empare sans tarder de l’affaire présentée comme un « scandale ». Certains journaux précisent pourtant que le fipronil est « modérément toxique pour l’homme » et que les dosages détectés dans les œufs incriminés sont loin d’être dangereux pour les consommateurs. Mais cela ne change rien à la perception cultivée de ce problème, et le vocabulaire reste le même : « scandale », « risque d’empoisonnement » et « crise sanitaire » constituent le matériau de base de toute la production journalistique et des discours des politiciens chargés de traiter l’affaire. Quand la sécurité est essentielle dans une culture, aucun mot n’est assez fort pour désavouer le fait qu’elle soit remise en cause.

  • L’objectif d’amélioration du niveau de vie comporte une double caractéristique particulière : il est quantifiable et illimité.
    • Quantifiable pour chacun, donc objet de comparaison pour tous : suscite la convoitise et la frustration, puissants moteurs de l’activité humaine.
    • Illimité, visible et facilement lisible : génère une tension sociale permanente.
    • Les autres paramètres lui sont donc volontiers sacrifiés, en particulier ceux qui sont non quantifiables.

Exemple classique au niveau individuel : le jeune cadre qui, pour soigner sa carrière, consacre beaucoup de temps à son travail. Ses revenus et son niveau de vie en bénéficient largement, mais qu’en est-il de sa qualité de vie, de sa vie de famille, de ses relations ?

Exemple récurrent au niveau d’une entreprise : la masse salariale est souvent considérée comme une variable d’ajustement alors qu’elle est pourtant constituée d’êtres humains. Cette réalité se manifeste particulièrement en temps de crise.

Exemple au niveau national : publication de lois qui privilégient la rigueur administrative au détriment des relations, en particulier dans tout ce qui régit les rapports entre les administrations locales et les administrés.


Mis à jour le 12/08/2017

Précisions importantes

Le monde n’est pas binaire : il n’y a pas d’un côté les sociétés complètement précaires construites sur un principe uniquement relationnel, et de l’autre les sociétés complètement « sécures » construites sur un principe uniquement fonctionnel.

L’idée est seulement de distinguer ces 2 grandes tendances qui génèrent des différences culturelles importantes.

Chacun de ces principes va être interprété de façons différentes dans les sociétés qui tendent vers eux.


Publié le 01/09/2016

Accès aux autres chapitres

Introduction
Chapitres principaux :
Chapitres secondaires :
Un balai traditionnel africain
Un balai traditionnel africain
Cet échaffaudage sur un chantier de Libreville met-il vraiment la construction en sécurité ?
Cet échaffaudage sur un chantier de Libreville met-il vraiment la construction en sécurité ?
Un escalier de secours dans un immeuble de Libreville : trop étroit et dangereux pour évacuer plus d'une personne à la fois
Un escalier de secours dans un immeuble de Libreville : trop étroit et dangereux pour évacuer plus d'une personne à la fois