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Allégeance relationnelle ou fonctionnelle : être président de la république

Etre président d’une république, ça peut paraitre, à la base, partout pareil : on fait campagne, on est élu, on fait son mandat. Quand le mandat s’achève, on repart pour un tour ou on passe la main. Simple, non ? Pourtant, on le sait bien après quelques siècles d’expérience internationale de la démocratie, tout dépend de quel pays et de quel peuple un président dirige. Ici comme ailleurs, la culture vient reconfigurer les choses à la mode locale. Car passer la main pour le président, cela signifie changer de président pour le peuple. Et ça, ce n’est pas évident pour tout le monde. Pour illustrer mon propos, je propose de comparer la situation française à la situation algérienne du début de l’année 2019.

Une question, deux réponses

Nous avons donc en France Emmanuel Macron, élu pour un premier quinquennat depuis un peu moins de deux ans, et en Algérie Abdelaziz Bouteflika, président depuis presque 20 ans et qui présente sa candidature pour un cinquième mandat. Or, depuis 2013, le président Bouteflika est très affaiblit par un accident vasculaire cérébral : sa mobilité (entre autres) est réduite et son aptitude à gouverner le pays est régulièrement remise en question. En ce mois de février 2019, âgé de 82 ans, sa candidature est rapidement contestée par un mouvement populaire de grande ampleur qui va le conduire à y renoncer, puis à renoncer au pouvoir, le 2 avril suivant.

Jusqu’ici, tout peut sembler compréhensible pour un observateur français : le président n’est plus en état de gouverner, le peuple le fait partir. Mais ce qu’il faut préciser, c’est que la même question se posait 5 ans plutôt : lors des élections présidentielles algériennes de 2014, Abdelaziz Bouteflika n’était pas significativement en meilleure forme qu’en 2019, et déjà les médias étrangers s’interrogeaient sur son aptitude à gouverner, voire tournaient carrément en dérision sa candidature compte tenu de son état de santé. Pourquoi les algériens ne se sont-ils pas révoltés à ce moment là ? Pourquoi ont-ils attendu le scrutin suivant pour désavouer une candidature qui était déjà douteuse ? Les incertitudes sur la santé du président était-elles moins grandes ? Etait-ce plus risqué à ce moment là d’organiser des manifestations ? La corruption liée à la gouvernance d’Abdelaziz Bouteflika qu’ils dénoncent aussi en 2019 était-elle moins grave ? Peut-être, mais il y a un élément culturel qui procure un éclairage intéressant à cette question.
Revenons en France. Nous sommes en février 2019 en pleine crise des gilets jaunes. Sur une chaîne de radio d’information française, un journaliste demande à un politicien si, compte tenu de la situation et de la façon dont il la gère, Emmanuel Macron pourra être candidat à sa propre succession à la prochaine élection présidentielle, en 2022.

Voyez comment deux peuples, portés par deux cultures différentes, ont une approche complètement opposée de la même question : « le président actuel peut-il être candidat pour un autre mandat ? ». Les algériens ont répondu « non » avec, en quelques sortes, 5 ans de retard. En France, on pose sérieusement la question avec 3 ans d’avance. Pourquoi ?

Une fonction, deux approches

La culture algérienne est marquée par l’allégeance relationnelle qui impose que tout soit subordonné aux relations, y compris la fonction présidentielle et la personne qui l’occupe. Ainsi, pour les algériens, rejeter la nouvelle candidature d’un président qui est là depuis 15 ans n’a rien d’évident. Elire quelqu’un d’autre, cela résonne dans l’esprit de beaucoup d’entre eux comme rompre une relation solide et en tisser une nouvelle à partir de zéro. Cette réalité peut se révéler très anxiogène chez un peuple pour qui les relations sont culturellement placées au sommet de leur échelle de valeur. Le fait qu’il ne soit plus apte à gouverner, qu’il soit trop affaiblit pour assumer les responsabilités de sa fonction, cela est certes une donnée importante, mais qui reste secondaire, car ils ne sentent pas peser sur eux le poids de l’allégeance fonctionnelle.

Les français, eux, sont soumis à cette dernière. Et lorsqu’ils se posent la question de savoir qui peut occuper la fonction présidentielle, ils l’évaluent en terme de capacité à en assumer correctement les taches et les responsabilités. Dès qu’un doute survient, comme ce fut le cas lors du mouvement des gilets jaunes, très remontés contre Emmanuel Macron, rien ne s’oppose à évoquer très vite l’idée qu’il faille le remplacer. Il y a peu de chance qu'une forme d’attachement relationnel vienne modifier la perception négative que le peuple a de celui qui ne fait plus l’affaire à ses yeux.

Quand on regarde de l'autre côté

Bien sûr, les deux situations peuvent paraitre bizarres pour des observateurs situés chacun de l’autre côté de la Méditerranée. En 2014, un journaliste de Canal+ s’était rendu dans la capitale algérienne et avait interviewé une algéroise à peu près en ces termes :
Le journaliste : « Pour qui allez-vous voter aux élections présidentielles ? »
L’algéroise : « Pour Abdelaziz Bouteflika »
Le journaliste : « Pensez-vous vraiment qu’il soit capable de gouverner compte tenu de son état de santé ? »
L’algéroise : « C’est vrai qu’il est très affaiblit depuis son AVC, mais Bouteflika, on le connait, les autres, on les connait pas, on ne sait pas qui c’est ».

Le journaliste qui a mené cette interview n’a pas relevé ce détail qui est pourtant très intéressant : cette brave dame semble répondre à côté de la plaque. On lui demande si le président Bouteflika est encore capable de gouverner et elle répond que « on le connait ». Quel rapport ? En fait, sa réponse est tout à fait pertinente si on la replace, avec la question, chacune dans son contexte culturel. Le journaliste français l’interroge sur la pertinence de réélire Abdelaziz Bouteflika en mettant en avant sa capacité fonctionnelle. Il place son interrogation sur un plan qui fait sens dans sa culture française où règne l’allégeance fonctionnelle. Son interlocutrice, elle, répond sur un plan de même niveau, mais qui fait sens dans sa culture à elle, algérienne, où c’est l’allégeance relationnelle qui domine.

Cette réponse illustre l’idée selon laquelle, si remplacer quelqu’un de connu par un inconnu est une perspective suffisamment inquiétante pour préférer un président âgé et affaiblit à un autre plus en forme, cela crée un véritable obstacle à un soulèvement populaire qui aurait pour but d’évincer du pouvoir le président en place. On comprend alors pourquoi le peuple algérien a eu culturellement besoin de 5 ans de plus pour oser manifester massivement son désir de changement.