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Une analyse interculturelle du film Black Panther

Avez-vous vu Black Panther des studios Marvel ? Ce film sorti début 2018 a été acclamé par une grande partie de la critique, en particulier pour ce qui fait sa spécificité : il met en scène un super-héros africain roi d’un pays africain prospère, disposant de technologies supérieures à ce qui se fait dans le reste du monde et n’ayant jamais été colonisé. Mieux encore, l’Afrique qui nous est montrée ici se tient éloignée des clichés misérabilistes dont sont souvent chargés les films qui y situent leurs intrigues : pauvreté, épidémies, guerres civiles, corruption… Rien de tout ça et c’est vrai que ça fait du bien ! Black Panther met des africains en valeur et renverse l’approche habituelle du rapport entre les Blancs et les Noirs. C’est ainsi qu’en quelques recherches sur google, je lis sur le Web que l’Afrique est fière de ce film et de ce héros, qu’« on n’a en effet jamais vu un super-héros si original, si africain, à la fois ancré dans les traditions de son continent et évoluant dans un univers hyper futuriste ». Sur d’autres sites encore, on parle de « petite révolution » et d’« ode à la culture africaine ». Moi qui ait construit mon expertise autour des relations avec des cultures africaines, je ne peux qu’être sensible à ces mots. Et pourtant je suis sorti de ce film avec un certain malaise vis-à-vis de l’Afrique : il y a quelque chose qui cloche…

Black Panther n’est africain qu’en surface

Les paysages, les costumes, les armes, les bijoux, l’architecture des bâtiments, tout rappelle visuellement l’Afrique avec une touche de science-fiction qui s’adapte plutôt bien. Mais, il y a un mais. On est en Afrique, à condition de ne pas creuser un tant soit peu, car du point de vue culturel, on se sent plutôt logé à une enseigne occidentale. Où se trouve le collectivisme africain dans ce scénario ? En quoi est-il déterminant dans le comportement des personnages ? Certains détails culturels africains sont même carrément occidentalisés au point d’être dépouillés de leur sens originel.

Prenez par exemple le cas des scarifications. La signification africaine de cette pratique est l’affirmation symbolique de l’attachement à une famille, une ethnie ou un clan. C’est une manifestation forte de la construction collectiviste des sociétés africaines, de la prédominance culturelle des relations sur tout le reste, et du groupe sur l’individu. Dans Black Panther, chaque scarification qu’un personnage porte sur sa peau représente une de ses victimes. On comprend l’intérêt cinématographique : l’ennemi principal du héros, en se présentant torse nu couvert de ces marques, apparait comme un tueur redoutable. C’est très impressionnant, mais très dommage aussi, car ce film fait ainsi des scarifications africaines le symbole d’un accomplissement personnel et individuel, aux antipodes, donc, de leur signification culturelle originelle. Il en fait des « scarifications occidentales ».

L’attachement marqué des personnages pour leurs traditions ancestrales semble rattraper un peu le coup, car c’est effectivement quelque chose de marquant en Afrique. « Un camerounais ne va nul part sans ses traditions » m’expliquait-on à Yaoundé il y a quelques années. Mais là encore, toutes les traditions ne sont pas compatibles avec l’Afrique. En particulier, je ne suis pas sûr que celle du duel rituel qui permet de départager deux prétendants au trône soit très africain… Je ne peux pas exclure que cela existe car ma connaissance des traditions de ce continent n’est évidemment pas exhaustive, mais les méthodes les plus courantes de choix d’un nouveau chef traditionnel consistent en une désignation anticipée du chef en place qui sent venir sa mort (une sorte de testament), en une transmission héréditaire très codifiée (et donc très difficilement contestable) ou en une désignation collégiale réalisée par des notables. Rien à voir, donc, avec un affrontement, même ritualisé. Les duels rituels du Wakanda portent même une forte connotation culturelle occidentale dans le sens où, comme pour les scarifications, ils opposent deux individualités chargées de leurs ambitions personnelles, très loin du sens africain du chef traditionnel.

Une scène vraiment pas africaine

Histoire d’enfoncer jusqu’au bout le clou du pays africain qui ressemble culturellement à une nation occidentale, Black Panther ne nous épargne pas à la fin la scène du héros qui embrasse son héroïne avec insistance. Rien de gênant jusque là même pour le public africain, sauf que la scène se déroule… en public, dans une rue où le plan qui précède montre qu’il y a du monde. Or il se trouve que dans la plupart, sinon la totalité des pays africains, ce genre de chose ne se fait pas, ou très difficilement. Les lieux publics sont considérés comme inappropriés pour les démonstrations affectives qui sont, elles, considérées comme relevant de l’intimité et donc réservées à la sphère privée.

Et pire encore, le héros qui embrasse sa chérie en public, c’est le roi ! A-t-on déjà vu un chef d’Etat ou un ministre africain se comporter publiquement avec autant de légèreté et dévoiler à son peuple quelque chose de si intime, sans créer de scandale ? Comme on dit en Afrique francophone, le chef de l’Etat, c’est un « grand quelqu’un ». Et un grand quelqu’un ça ne se comporte pas n’importe comment. Ça ne s’assoit pas sur un escalier pour conter fleurette à sa douce devant tout le monde. La encore, on sent dans cette scène la dominance culturelle occidentale axée sur l’individu qui, pour cette raison, n’hésite pas à mettre au premier plan ses sentiments, ses désirs, ses émotions et à configurer son comportement sur cette base. Un africain, au contraire, serait très réticent à le faire parce qu’il sait que le groupe auquel il appartient est prioritaire sur son individualité et qu’il prendrait beaucoup de risques à faire abstraction de cette donnée socio-culturelle, même guidé par des sentiments forts, même l’espace d’un court instant.

Des africains trop occidentalisés

Avec tout ça il me semble que le plus embêtant n’a pas encore été évoqué. Black Panther, c’est le film des africains valorisés, et c’est super, mais de quelle façon le sont-ils aux yeux du public mondial ? Ils sont valorisés en étant présentés comme des occidentaux… Ce ne sont pas des africains remarquables par leur façon d’être africains. Ce sont des africains remarquables parce qu’ils ressemblent à l’idée que nous, occidentaux, nous faisons de personnes valeureuses : des héros qui maitrisent les sciences et les technologies, qui assument individuellement leurs responsabilités, qui assument leurs sentiments et leurs émotions, et qui brillent individuellement, indépendamment de la famille ou de l’ethnie à laquelle chacun d’entre eux appartient. Black Panther, c'est un personnage totalement héroïque et absolument noir, mais finalement pas si africain que ça.

Conclusion

C’est dommage, mais ne crachons pas trop dans la soupe non plus. Black Panther, c’est un pas significatif pour changer le regard que les occidentaux portent sur l’Afrique et sur ses habitants. Même s’il le fait maladroitement au regard de tout ce que je viens d’évoquer, il nous entraine quand même sur un chemin radicalement différent de celui que nous avons trop longtemps arpenté au cinéma et à la télévision, et c’est tant mieux.

La chose la plus difficile à voir est la paire de lunettes qu’on porte devant les yeux. (Martin Heidegger)
Affiche du film Black Panther
Affiche du film Black Panther
Scarifications et duels rituels : vraiment africains ?
Scarifications et duels rituels : vraiment africains ?
Le roi T'Challa, alias Black Panther, et sa copine Nakia en présence de leurs sujets
Le roi T'Challa, alias Black Panther, et sa copine Nakia en présence de leurs sujets
Le roi T'Challa, alias Black Panther, et sa copine Nakia, toujours en présence de leurs sujets... (mais pas dans la même scène)
Le roi T'Challa, alias Black Panther, et sa copine Nakia, toujours en présence de leurs sujets... (mais pas dans la même scène)