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La chose la plus difficile à voir est la paire de lunettes qu’on porte devant les yeux. (Martin Heidegger)

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Introduction

On a beau avoir suivi une formation interculturelle et être expatrié depuis suffisamment longtemps pour être à l’aise dans un pays étranger, on n’échappe pas pour autant aux chocs culturels. Disposer de connaissances sur une culture est une chose, les solliciter au quotidien pour comprendre ce que l’on vit en est une autre. Bien sûr, ces connaissances sont nécessaires et leur absence rend les choses encore plus compliquées, mais on ne finit jamais de grandir en intelligence interculturelle. Pour faciliter ce processus, une bonne idée consiste, lorsqu’ils surviennent, à relire les chocs culturels une fois que la tension émotionnelle qu’ils provoquent est redescendue. Pour illustrer ce propos, voici l’exemple d’un choc que j’ai moi-même vécu et comment j’ai compris, après coup, ce qui s’était produit.

Le contexte

Nous sommes en 2003 à Port-au-Prince, quelques semaines après la rentrée de septembre. Je travaille depuis un an en tant que volontaire de solidarité internationale à l’UNEPH, une petite université où j’enseigne l’informatique, en particulier l’algorithmie et la programmation. Ce sont des disciplines compliquées pour mes étudiants haïtiens. En effet ils ont passé l’essentiel de leur scolarité à apprendre des cours par cœur, ce qui présente ici assez peu d’intérêt.

Un matin, je mène une séance d’algorithmie comme j’ai pris l’habitude de le faire l’année précédente : j’expose une notion et je la fais mettre en pratique par des exercices que chaque étudiant réalise seul en un temps défini. Lorsque ce temps s’achève, j’envoie l’un d’entre eux proposer une correction au tableau. Cette méthode fonctionnait plutôt bien jusque-là.

Le choc culturel

Je désigne au hasard Renald (prénom d’emprunt) pour corriger le premier exercice. C’est un élève de la nouvelle promotion et c’est la première fois que je lui demande ça. Il refuse. J’insiste, il refuse encore. Je lui précise que ce n’est pas une suggestion, qu’il doit y aller sans attendre, comme il a vu faire ses camarades au cours des semaines précédentes. Il refuse toujours, en argumentant qu’il n’a pas réussi l’exercice. J’argumente à mon tour en essayant de le rassurer : se tromper maintenant n’est pas grave, ce n’est pas noté. C’est le jour de l’examen qu’il faudra assurer et pour ça, mieux affronter maintenant les difficultés et les échecs.

De mauvaise grâce, et alors que je me sens déjà un peu agacé par son comportement, Renald finit par se rendre au tableau. L’exercice le dépasse effectivement. Au bout de quelques instants d’hésitation, il se retourne et commence un jeu qui ne m’amuse vraiment pas : il prend l’attitude d’un humoriste sur scène et sollicite ouvertement un de ses camarades pour qu’il lui donne la réponse. Il ne le choisi pas au hasard : c’est son cousin, son frère, qui ne peut donc pas refuser de l’aider. Les autres élèves ne réagissent pas et je ne laisse pas le temps au cousin en question de dire quoi que ce soit.

En effet, l’exaspération m’a déjà complètement envahie devant cette attitude insolente, ce manque de sérieux ostentatoire et ce refus délibéré d’accomplir l’effort demandé : le choc culturel m’a frappé de plein fouet. Je ne veux surtout pas que son comportement fasse des émules, alors je me fâche, je le remets à sa place devant ses camarades en lui déclarant sur un ton dur qu’il n’est pas là pour faire le guignol, que mes cours ne sont pas des jeux et que j’attends de chacun de mes élèves de la discipline, des efforts et de la persévérance. Je ne me souviens pas comment les autres ont réagi, mais il m’a semblé qu’il ne comprenait pas tout à fait ce que je lui disais. Finalement, je le renvoie à sa place et j’aménage un retour au calme (surtout en ce qui me concerne) en faisant corriger l’exercice par un autre élève que j’avais déjà repéré pour ses facilités.

Pourquoi s’est-il comporté ainsi ?

Haïti est une nation caribéenne dont la culture est profondément enracinée dans les origines africaines de sa population composée essentiellement de descendants d’esclaves noirs. On y retrouve des points communs marquants avec les cultures d’Afrique francophone qui, ici, procurent un éclairage très intéressant sur le comportement de cet étudiant. A l’époque ces considérations m’échappaient largement.

La perception de l’échec

Pour moi qui suis de culture française et donc soumis à l’allégeance fonctionnelle et au règne de la sécurité, l’échec peut se révéler positif : au prix d’un effort modéré, je peux l’appréhender comme une opportunité de progrès, comme l’occasion d’une meilleure intégration des connaissances, comme un bon chemin vers le succès. De ce point de vue, il n’y pas d’inconvénient majeur à échouer devant les autres, surtout dans une situation d’apprentissage qui est prévue pour ça. A partir du moment où il est identifié comme un moyen d’atteindre un objectif, l’échec prend une dimension positive qui dépasse son côté frustrant. Ce qui serait plutôt mal vu, c’est de refuser de l’affronter, de manifester de la peur ou une préférence pour une position rendue confortable mais statique par l’absence de risque. Avec le peu d’intelligence interculturelle dont je disposais à l’époque, c’est cette perception que je cherchais à transmettre à mes étudiants. Il me paraissait évident que c’était la bonne approche.

Pour mes étudiants haïtiens, soumis à l’allégeance relationnelle et au règne de la précarité, l’échec résonne d’une toute autre manière. Ce sentiment culturellement omniprésent de précarité leur fait appréhender l’échec comme un danger. En l’absence de sentiment de sécurité, le danger se révèle vite très anxiogène. Il y a sans doute là une première explication au comportement de Renald. Contrairement à l’idée que je m’en faisais, aller au tableau alors qu’il savait qu’il n’avait pas la bonne réponse pouvait vraiment le faire paniquer et lancer son cerveau à la recherche frénétique d’une solution d’évitement.

Hiérarchie sociale

La deuxième explication possible tient à la hiérarchie sociale imposée par l’allégeance relationnelle. Cet aspect-là m’échappait d’autant plus qu’en bon français, j’étais très attaché à notre cher idéal d’égalité. Dans la petite société formée par une promotion d’étudiants, cette hiérarchie sociale s’impose aussi, sur la base de considérations qui se trouvent à leur portée : l’apparence, l’argent, le succès. En l’occurrence, demander à cet étudiant de corriger au tableau un exercice qu’il n’arrive pas à résoudre revenait à lui demander d’exposer son échec devant ses camarades. Autrement dit, c’était lui faire perdre la face et affecter directement sa place dans la hiérarchie de cette petite société estudiantine. Ainsi pour mes étudiants haïtiens, l’échec était ressenti durement, car résonnait comme un déclassement. Cette réalité a même conduit occasionnellement certains d’entre eux à me demander purement et simplement de revoir leur note à la hausse lorsqu’ils s’étaient plantés trop fort à un examen… Là encore, mon défaut d’intelligence interculturelle rendait leurs demandes scandaleuses pour moi, alors que leur perception de l’échec les rendait légitimes à leurs yeux. Et plus légitime encore compte tenu du fait que nous avions dans l’ensemble de bonnes relations. De leur point de vue, comment pourrais-je refuser ?

Son choc culturel à lui

Revenons à Renald. Pourquoi prend-il cette attitude décalée vis-à-vis de l’exercice qu’il doit corriger devant ses camarades ? Sans doute pour désamorcer la charge émotionnelle très négative qu’il ressent en la tournant en dérision. Pourquoi demande-t-il de l’aide à son cousin ? Parce qu’il active ainsi le levier familial de l’allégeance relationnelle qui procure de la légitimité à son comportement. Car il a sans doute bien conscience que ce n’est pas une façon correcte de se comporter devant un enseignant puisque c’est ce dernier qui domine la hiérarchie de cette micro société, d’où son besoin de légitimité.

Je n’avais pas compris la vraie raison de la réticence de Renald à faire ce que je lui demandai. Je prenais ça pour un manque d’investissement ou de la désobéissance, quelque chose de désavouable, mais ne saisissais vraiment pas que je lui faisais perdre la face. Comme souvent dans les chocs culturels, c’est sans en avoir conscience que je lui ai infligé ce coup. Je n’avais pas compris non plus qu’en me fâchant ouvertement contre lui, je lui faisais perdre la face une seconde fois. Le choc a dû être sévère pour lui. Après coup, je comprends aussi pourquoi il n’a pas été convaincu par mon argument selon lequel il vaut mieux échouer en classe qu’à l’examen : cette approche fait sens pour moi parce que j’ai culturellement une perception rationnelle des choses, mais pas lui. Lui voit en priorité son tissu de relations avec ses camarades, qu’il doit préserver avant tout. Et sans doute a-t-il aussi dans un coin de sa tête l’idée que ses notes dépendront plus de sa relation avec moi que de la qualité de son travail. Du coup, le fait que je me fâche contre lui est ressenti encore plus durement, car pour le moins qu’on puisse dire, ce n’est pas bon pour notre relation !

L’importance de la formation interculturelle

Aurai-je pu éviter le choc culturel sur le coup ? Sincèrement, je ne pense pas. Dans le feu de l’action et avec peu d’expérience, quand on est choqué par un comportement qu’on identifie spontanément comme inacceptable, il est très difficile de comprendre instantanément ce qui se passe et ajuster sa réaction. Par contre, si j’avais pu relire ce différend peu de temps après, de manière à saisir ce qui m’avait d’abord échappé, j’aurais pu faire en sorte de ne pas conserver de ressentiment contre cet étudiant avec qui je devais quand même travailler pendant encore au moins un an. J’aurais pu aussi en reparler avec lui sur une base saine, puis avec l’ensemble des étudiants à l’occasion du cours suivant, de manière à apaiser la tension et leur faire mieux comprendre la façon dont je travaillai avec eux. Autrement dit, un peu plus d’intelligence culturelle m’aurait permis de tirer profit de cet évènement malheureux. Mais à l’époque, je m’étais élancé dans cette aventure avec à peine une heure de sensibilisation à l’interculturalité. C’était mieux que rien, mais visiblement pas assez…

L'UNEPH : Université Episcopalienne d'Haïti, en 2003
L'UNEPH : Université Episcopalienne d'Haïti, en 2003
Une salle de classe de l'UNEPH en 2003
Une salle de classe de l'UNEPH en 2003